La coopération au coeur de l'école

La coopération a toujours été affirmée dans les programmes scolaires, comme par les enseignants, comme une haute vertu morale et civique, mais il a longtemps été assez difficile d’observer sa mise en œuvre effective dans l’Ecole. Il n’y a pas très longtemps encore, les élèves étaient classés et tenus de travailler seuls à côté des autres1 et les enseignants d’un même groupe scolaire pouvaient se côtoyer durant plusieurs années sans jamais réellement travailler ensemble.

De nos jours les classements ont été abandonnés et de nombreux enseignants encouragent leurs élèves à travailler en groupes et à s’entraider. Par ailleurs, depuis que les enseignants doivent élaborer et mettre en œuvre des projets d’établissement, le travail d’équipe est devenu une nécessité professionnelle.

Mais l’injonction est-elle suffisante? Suffit-il de réunir autour d’une activité ou autour d’un projet des élèves ou des enseignants, pour que ceux-ci coopèrent «naturellement», pour que leurs relations soient cordiales, leurs interactions productrices, et au final, leur travail plus «efficace» que s’ils avaient travaillé seuls? La simple observation des difficultés rencontrées semble prouver le contraire.

Tout peut sembler être réuni pour que des personnes coopèrent et pourtant… manifestement, même avec beaucoup de bonne volonté, la coopération n’est pas une chose simple.


Quand on parle coopération de quoi parle-t-on au juste?

L’idée de «coopération» a connu un essor tout à fait significatif à partir du milieu du XIXe siècle. Que ce soit au travers des écrits des «socialistes utopiques2», comme au travers de la création des associations, des mutuelles et des coopératives… cette dynamique économique et sociale fut centrale dans de nombreux pays.

Emanant d’une idéologie humaniste, la coopération a, dès le début du XXe siècle, pénétré l’Ecole et les objectifs poursuivis par les militants de ce qui allait devenir «la coopération à l’Ecole3» dépassaient largement les seules considérations pédagogiques ou psychologiques dans lesquelles elles se trouvent aujourd’hui souvent réduites. Le recours à des valeurs, des structures ou des pratiques spécifiques, issues pour la plupart de la «coopération adulte4» envisageait, avant tout, une finalité politique. Il s’agissait de changer l’école pour changer la société et de construire par une éducation active et démocratique «une société coopérative5».

Le terme de coopération envisage donc autant une finalité (construire la coopération) qu’un «processus éducatif» ou psychosocial (vivre ou travailler en coopération).

Pour la définir, il est intéressant, en l’adaptant bien entendu au cadre scolaire, de se référer aux principes coopératifs adoptés par l’Alliance Coopérative Internationale6 en 1996.


Les principes coopératifs

Adhésion volontaire
Il ressort de ce premier principe que la coopération ne peut être imposée. Le travail coopératif n’a de sens que si chaque participant se sent membre d’une communauté d’individus avec lesquels il partage «un projet, des besoins ou des intérêts». Cette existence d’une motivation ou d’un but commun constitue en fait le ciment du groupe.
Si les buts poursuivis divergent ou si la coopération est imposée, elle perd sa raison d’être.
Pour les élèves, la coopération n’a de sens que si la tâche est complexe, qu’elle permet la participation de chacun en fonction de ses compétences … et qu’elle ne peut être réalisée plus rapidement ou plus efficacement seul que par le groupe.
Pour les enseignants le travail d’équipe est jugé positivement si chaque individu y trouve un intérêt personnel supérieur aux contraintes de temps et d’énergie que ce travail nécessite.

Pouvoir démocratique exercé par les membres
Une équipe qui travaille en coopération fonctionne «démocratiquement».
Malheureusement, l’organisation «spontanée» d’un groupe est loin d’être démocratique.
Un groupe est en effet autre chose que la somme des individus qui le composent.
Le positionnement psychologique et affectif que chacun va se construire à partir de ses émotions et perceptions, va tisser un réseau relationnel et affectif informel et donner au groupe une personnalité propre ainsi qu’un fonctionnement spécifique.7
Pour qu’un groupe «restreint» coopère efficacement, il faut substituer à cette organisation «spontanée» informelle et inconsciente une organisation formelle et volontaire.
Les normes de référence, ainsi que l’organisation du groupe, doivent expressément et volontairement être explicitées, formalisées et s’articuler autour du principe démocratique de base de la coopération «un individu, une voix» qui sous-entend l’égalité des individus dans les processus de décision, le respect des personnes, la libre expression…

Participation équitable de tous les membres
Ce principe affirme que la participation de chacun est indispensable à la réalisation de l’œuvre coopérative. D’autre part, pour qu’il y ait réellement coopération, il est nécessaire que les relations entre les individus soient des relations positives8, c’est-à-dire des relations de solidarité.
La responsabilisation individuelle et collective (je suis responsable de mes actes et co-responsable du groupe) ainsi que l’évaluation de cette double responsabilité, sont des composantes essentielles de cette participation solidaire.
Evaluer le travail d’une équipe implique ainsi de s’intéresser à la fois à la «performance individuelle» (l’investissement et la qualité de l’investissement de chacun), au fonctionnement et au «rendement» du groupe (sa dynamique, sa vie interne, le rapport efficacité/coût), et enfin au fruit du travail du groupe (son produit)…
Ces trois «niveaux» d’évaluation sont indissociables dans la problématique du travail en coopération et constituent un levier important pour créer l’interdépendance positive dans le groupe.

Autonomie et indépendance
Le fonctionnement coopératif est régulé par ses membres. Cela implique que le groupe dispose d’une marge de décision importante concernant son organisation. Cela implique également que cette régulation ne peut être effectuée autoritairement de l’extérieur.
La coopération, envisagée comme processus éducatif, a pour objectif de construire des «communautés de chercheurs et d’acteurs». Cela implique l’accroissement de l’autonomie et de la responsabilité des membres et un «accompagnement» formatif de leur action.

Education, formation et information
Pour se construire, les capacités à coopérer, s’entraider, travailler ensemble, doivent être vécues et analysées dans une pratique ayant comme objectif «d’apprendre à vivre et à travailler avec les autres, par les autres et pour les autres et non pas seul contre les autres».
La formation d’équipes coopératives implique, de la part du formateur, une démarche «d’observation et d’accompagnement» qui s’appuie principalement sur l’évaluation formative, l’aide à la création d’outils d’évaluation ou de régulation du travail d’équipe…

Coopération avec les autres groupes et engagement envers la communauté
La coopération inter groupes, et la «co-formation» sont au cœur de l’éthique coopérative. Identifier les réussites d’un groupe coopératif, en dégager les éléments transférables voire généralisables, en sont des objectifs essentiels.
Bien entendu la «compétition» ponctuelle, organisée de façon ludique, peut, de temps à autre, être une motivation «extrinsèque». Elle ne saurait cependant être le seul moteur de la coopération au sein des groupes.


Conclusion

On n’est intelligent qu’à plusieurs, disait Albert Einstein. Travailler «en coopération» est une dynamique indispensable pour installer le débat d’idées, le conflit de pensée, la contractualisation démocratique des rapports entre partenaires… autant d’éléments qui, au delà des points de vue personnels, instituent l’altérité.

Travailler en coopération c’est chercher à construire la solidarité entre les individus, c’est manifester la volonté de construire des relations respectueuses des différences, c’est finalement, développer le désir de vivre ensemble.

 

Jean-François Vincent

Président de la Fédération de l’Office Central de la Coopération à l’Ecole, fédération d’associations présente dans plus de 50’000 établissements scolaires français.

 
Notes

1 Barthélémy Profit dénonçait dès le début du XXe siècle une école où les élèves pratiquent quotidiennement le «chacun pour soi». (Profit. La Coopération à l’école primaire. Delagrave, Paris, 1922).
2 Fourrier, Owen, Proudhon… étant les plus illustres.
3 Barthélémy Profit, Célestin Freinet, le Groupe Français d’Education Nouvelle (GFEN), l’Office Central de la Coopération à l’Ecole (OCCE), l’Institut Coopératif de l’Ecole Moderne (ICEM).
4 Le conseil de coopérative par exemple.
5 On ne peut pas comprendre réellement le «projet coopératif d’éducation» si l’on ignore cette finalité de transformation sociale dont étaient porteurs les «inventeurs» de la pédagogie coopérative.
6 L’Alliance Coopérative Internationale est une association indépendante et non-gouvernementale qui regroupe, représente et assiste les coopératives du monde entier. L’ACI a été fondée à Londres en 1895. Ses membres sont des coopératives nationales et internationales de toutes les branches: agriculture, banque, épargne et crédit, énergie, industrie, assurances, pêche, logement, tourisme et consommation. L’ACI compte plus de 230 organisations membres provenant de plus de 100 pays, et représentant plus de 730 millions de personnes du monde entier www.ica.coop/ica/fr.
7 La compréhension de l’importance des facteurs affectifs et psychologiques au sein des groupes restreints, se trouve au cœur de la problématique de ce qui allait devenir, à partir des années 1946 et 1947 sous l’impulsion de Kurt Lewin, la «Dynamique des groupes».
8 Le terme «d’interdépendance positive» désigne généralement ce type de relation.

 

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