Perspectives pour le tutorat entre pairs à l'école élémentaire

Les enseignants de l’école élémentaire sont nombreux à avoir recours au tutorat entre pairs dans leur pratique quotidienne. Le plus souvent, l’enseignant propose à un élève d’aider un de ses camarades éprouvant des difficultés à réaliser la tâche qui est proposée. Cette situation asymétrique met en présence des pairs ayant une maîtrise différente des compétences en jeu qui s’apparente bien à une relation de tutelle. Le tutorat entre pairs peut être considéré comme une variable d’ajustement pédagogique. Les enseignants sont conduits à imaginer des situations dans lesquelles les différences interindividuelles1 en matière d’apprentissage pourront être prises en compte.

Nous présentons quelques données sur le tutorat entre élèves à partir d’une recherche conduite sur l’effet-tuteur concernant des élèves de classes françaises de cycle 3 mettant en présence des élèves de CM 2 (dernière année de la scolarité élémentaire) agissant comme tuteurs d’élèves de CM 1 (les tutorés).

L’hétérogénéité des classes est une situation à laquelle sont confrontés tous les praticiens. La demande institutionnelle, relayant les attentes sociales, est de tenter de différencier l’offre pédagogique en fonction des besoins identifiés des élèves. Même s’il est convaincu du bien-fondé de cette approche, l’enseignant se heurte à la difficulté de gérer cette hétérogénéité. Depuis longtemps, l’école a su diversifier ses pratiques pédagogiques en ayant recours notamment au travail en groupes, aux ateliers, au travail autonome. Le tutorat peut trouver sa place en tant que dispositif pédagogique à côté des dispositifs existants.

Les recherches sur les interactions sociales2 ont mis en évidence le bénéfice cognitif que peuvent retirer des pairs lorsqu’ils travaillent ensemble. De nombreuses études ont été consacrées au travail entre pairs dans des situations symétriques3 proches de la situation de travail de groupe. La situation de tutelle occupe une place à part en raison du rôle asymétrique des partenaires. Un des élèves est en charge d’apporter une aide à son camarade sans intervenir directement sur la tâche: il s’agit, pour le tuteur, de faire en sorte qu’un élève moins avancé que lui puisse réussir en suivant ses indications.

Le recours au tutorat suscite, de la part des enseignants, plusieurs inquiétudes parfaitement légitimes. La première préoccupation concerne les savoirs transmis au cours de la situation de tutelle. Les observations dans la pratique quotidienne montrent que le tutorat fonctionne généralement bien car les tutorés réussissent globalement mieux en tutorat que lorsqu’ils étaient seuls. La validité des savoirs transmis est vraiment établie lorsque les tutorés sont capables de réaliser seuls les tâches qu’ils ont effectuées en présence de leur tuteur. Les tuteurs sont des jeunes en train de construire leurs propres apprentissages. Le rôle de tuteur confronte chacun d’eux aux difficultés de leur tutoré. Pour cette raison, les professionnels peuvent craindre la déstabilisation des tuteurs dans leurs propres savoirs. Un certain nombre d’éléments peuvent être avancés4 pour répondre à ces inquiétudes. Ces éléments sont issus d’une expérimentation portant sur près de trois cents élèves de CM 1 et de CM 2 issus de dix-huit classes du Sud-Ouest de la France autour d’épreuves en lecture et en mathématiques. Les élèves concernés ont été soumis à un protocole expérimental en quatre phases séparées d’une dizaine de jours: pré-test, phase expérimentale, post-test 1 et post-test 2. Le pré-test et les deux post-tests ont été réalisés en situation de travail individuel. L’épreuve de lecture consistait en une recherche d’informations sur un document avec dix questions. En mathématiques, l’épreuve était composée de quatre exercices: opérations, choix d’opérations, problème avec estimation d’une grandeur, résolution de problème comportant plusieurs étapes. Les résultats des sujets ayant travaillé en situation de tutorat ont été confrontés, entre autres, à ceux de sujets ayant travaillé individuellement tout au long de l’expérimentation.


L’effet-tutoré

L’effet-tutoré désigne le bénéfice sur le plan des apprentissages que le tutoré peut retirer de la situation de tutorat à laquelle il a pu participer. Les tutorés, en situation de tutorat, sont nombreux à obtenir un score supérieur à celui qu’ils avaient obtenu au pré-test. Nous constatons que les progrès des tutorés sont nombreux puisque, en lecture, 67 sujets de CM 1 sur 72 (93%) ont obtenu, avec leur tuteur, un meilleur score que celui qu’ils avaient au pré-test. Les résultats font apparaître une supériorité de la condition de tutoré sur la condition d’individuel puisque les individuels n’ont été que 48,6% à obtenir un meilleur score au cours de la deuxième phase. Les tutorés sont plus nombreux à fournir des bonnes réponses lorsqu’ils travaillent avec leurs tuteurs puisque 80,3% des questions obtiennent une réponse correcte en situation de tutorat contre 49,6% au pré-test. Les post-tests montrent ensuite que les tutorés qui avaient progressé en présence de leur tuteur sont encore nombreux à bénéficier des progrès au post-test 1 (92,5%) et au post-test 2 (61,2%). Les résultats des tutorés aux post-tests montrent que la situation de tutorat a permis aux tutorés d’acquérir une meilleure efficience. En mathématiques, les résultats sont également favorables à une progression des tutorés puisque les tutorés sont plus des deux tiers à présenter des progrès aux deux post-tests (68,6% au post-test 1 et 72,8% au post-test 2). Cependant, les évolutions sont plus sensibles selon le type d’exercice et les progrès des tutorés sont plus significatifs en résolution de problème complexe.


L’effet-tuteur

L’effet-tuteur représente les progrès que les tuteurs peuvent retirer de leur rôle en tant que tuteur. L’expérimentation a permis de comparer les scores des tuteurs obtenus après leur action de tutorat à ceux qu’ils avaient obtenus au pré-test. Les tuteurs progressent puisque 45,8% des tuteurs ont, au post-test 2, un score supérieur à leur score au pré-test en lecture et ils sont 50% en mathématiques. Cependant l’effet-tuteur ne se manifeste vraiment significativement qu’en mathématiques. Les tuteurs progressent mais leur progression est – contrairement au cas des tutorés – davantage due à la répétition de tâches similaires (effet d’entraînement) qu’à l’exercice de leur rôle de tuteur.


Le fonctionnement du tutorat

Le tutorat fonctionne assez bien dans l’ensemble car les progrès cumulés des tutorés et de leurs tuteurs concernent, à niveau comparable, 56,3% des sujets en lecture au post-test 2 contre 40% des sujets ayant travaillé individuellement. Les observations menées au cours de situation de tutorat montrent que les tuteurs agissent essentiellement en guidant l’activité de leur tutoré. Ils veillent à ce que ce dernier reste centré sur l’activité, ils le guident de manière à ce qu’il prenne bien en compte tous les indices utiles pour mener à bien la résolution de la tâche. La proximité du tuteur permet, en particulier, au tutoré de corriger immédiatement les erreurs repérées. Du côté des tuteurs, le fait de permettre une bonne exécution de la tâche n’entraîne pas forcément des progrès pour eux-mêmes. Les progrès des tuteurs seraient davantage liés à la nature des interactions qui se déroulent entre le tuteur et son tutoré, un tutorat d’explication s’avérant plus profitable pour les tuteurs qu’un tutorat de guidage.

 

Daniel Guichard

Maître-formateur associé à l’IUFM de Périgueux et chargé de cours à l’Université Victor Segalen à Bordeaux2. Il travaille tout particulièrement sur l’effet-tuteur dans les tâches de lecture et de résolution de problème.

 

Notes

1 Reuchlin M., Les différences interindividuelles à l’école, Paris, PUF, 1991.
2 Doise W., Mugny G., Psychologie sociale et développement cognitif, Paris, Armand Colin, 1997.
3 Baudrit A., Apprendre à deux. Etudes psychosociales de situations dyadiques, Paris, PUF, 1997.
4 Guichard D., Approche de l’effet-tuteur dans des tâches de lecture et de résolution de problèmes, Thèse de doctorat de l’Université de Bordeaux 2, Université Victor Ségalen, Bordeaux, 2003.

 

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