L'importance de l'ingrédient coopération

Lorsque l’être humain est apparu sur terre, il y a environ trois millions d’années, il a dû se rendre compte assez rapidement de sa fragilité: face à un tigre en fureur ou à un mammouth qui a mal dormi, il n’a pas intérêt à leur chercher noise. D’autre part et en même temps, il a sûrement dû se rassurer en prenant conscience de son énorme avantage sur les autres espèces vivantes dans ce monde: la capacité de se tenir debout sur ses jambes, donc de mieux contrôler ce qui se passe autour de lui, et surtout la taille impressionnante de son cerveau, qui lui permet de mieux comprendre, de «décoder» les situations dans lesquelles il vit et de détenir une impressionnante variété de réponses comportementales possibles pour assurer sa survie.

Très tôt, dans cette panoplie de survie, nos ancêtres ont découvert que de se mettre ensemble pour réaliser une tâche décuplait l’efficacité d’une tribu, découvrant alors que le résultat d’efforts collectifs dépasse de manière inimaginable la somme des efforts individuels; et cette découverte fut tout autant importante que celle de la maîtrise du feu ou celle de l’utilisation d’une roue. Bien sûr, d’autres espèces animales fonctionnent de manière collective pour assurer leur bon développement, mais le génie humain, grâce à son intelligence, à sa créativité, à ses riches capacités d’adaptation, les dépasse sans commune mesure, même si trop souvent, malheureusement, ses potentialités sont utilisées pour bloquer les efforts de collaboration et tout faire pour prendre sa place au détriment de celle des autres.

Tout au long de son développement, l’homme n’a pu que constater les grands avantages d’une bonne coopération avec ses pairs. Le psychologue suisse Jean Piaget a démontré que la compétence de coopérer est l’expression d’un grand progrès dans l’évolution d’un enfant; elle implique la capacité de se décentrer de son propre point de vue, pour regarder le monde avec les yeux de celui qui est en face, la décentration étant une caractéristique fondamentale des actes intelligents. Les études récentes sur le stress font ressortir combien l’appartenance à un bon réseau social, une solidarité bien ancrée, une référence à des normes communes, le fait d’avoir la certitude qu’on peut compter sur les autres, sur leur savoir-faire, constitue un des meilleurs moyens de se protéger contre les méfaits du stress.

Au niveau de l’action pédagogique, cette coopération va devoir se manifester à plusieurs niveaux. Si l’on souhaite que des élèves se montrent capables d’établir un bon climat de collaboration entre eux, on doit bien avoir en tête que la coopération n’est pas une donnée individuelle qu’on peut isoler, présente dans les gènes et qu’il faut faire ressortir, mais qu’elle dépend d’un contexte global qui favorise ou qui freine, qui rend possible ou non une collaboration efficace. On peut ainsi difficilement demander à des élèves de bien collaborer entre eux si, entre enseignants, on donne la préférence aux stratégies de méfiance et de compétition. La qualité de la collaboration dans l’ensemble du système (relations avec les parents, avec les différents spécialistes qui gravitent autour de l’école, interactions entre autorités scolaires et enseignants) va donner une coloration à toutes les petites collaborations.

Une coopération fonctionnelle et efficace suppose au moins quelques conditions préalables:

Bien se situer sur son territoire personnel: être conscient de ses compétences, avoir une bonne estime de soi. Savoir défendre ses positions. Plus l’autonomie des individus est rendue possible, plus la collaboration va être efficace. Savoir également faire des efforts pour se surpasser.

Respecter le territoire de l’autre: savoir l’écouter, reconnaître ses compétences, rester ouvert aux différences possibles.

Savoir faire fonctionner certaines compétences de communication.
Se montrer capable de se décentrer de son point de vue propre pour se mettre à la place de l’autre, essayer de comprendre sa manière de penser et d’agir, sans le traiter d’idiot parce qu’il se montre et agit différemment.
Accepter les conflits qui peuvent surgir, sans vouloir à tout prix imposer son propre point de vue. Savoir négocier, chercher ensemble des solutions qui permettent d’avancer, sans qu’il y ait de perdant. Développer le sens d’une émulation réciproque plutôt que d’une compétition symétrique stérile.

Etre clair dans les buts à atteindre. En langage stratégique on dit que les objectifs structurent les interactions. Les objectifs choisis doivent être à la bonne hauteur. S’ils sont trop élevés, les acteurs vont se décourager; dans le cas inverse, s’ils sont trop bas, on va s’ennuyer. Avoir donc des buts qui demandent un certain effort pour être atteints, mais qui soient réalisables.

Dans un système humain, lorsqu’il manque l’ingrédient de la coopération, on trouve beaucoup de stress, du mécontentement, des accusations réciproques, des conflits destructeurs et stériles. La dépression va s’emparer du système et le bloquer.

Au contraire, une vraie collaboration va engendrer un grande créativité, du plaisir à fonctionner ensemble, malgré les difficultés rencontrées, une satisfaction personnelle et collective.

Le groupe va ainsi donner à l’individu des moyens supplémentaires de grandir, et l’individu, en apportant sa contribution au fonctionnement du groupe, vient renforcer la puissance de celui-ci.

On peut donc bien considérer la coopération comme un instrument de choix dans notre panoplie de survie. Sachons en faire bon usage, et nous participerons ainsi, à notre mesure, à la composition de la grande symphonie du vivant.

 

Jean-François Dorsaz

Responsable de l’antenne sierroise du Centre pour le développement et la thérapie de l’enfant et de l’adolescent (CDTEA).

 

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