| Plaisir, efforts et
persévérance dans un apprentissage
L’idée qu’apprendre nécessite une souffrance est une notion profondément ancrée dans nos esprits: «Par la souffrance la connaissance», disaient les anciens Grecs, et les Anglo-Saxons disent: «No pain, no gain» («On n’a rien sans souffrir»).
Dans cet état d’esprit, il est souvent rappelé aux élèves que, pour apprendre, il suffit de «travailler plus», que cela «nécessite des efforts», et qu’il y faut du «sérieux». Ces conseils sont d’ailleurs souvent donnés en toute bonne foi, car cela semble en général la seule manière de réussir un apprentissage. Et pourtant nous savons d’expérience que cette manière d’apprendre nécessitant contraintes, pression constante et obligations, a des résultats pour le moins décevants. En fait, les mots «effort» et «sérieux»
sont sources de confusion. Quant au mot «sérieux», il apporte également son lot de confusion. Car on peut apprendre très sérieusement, c’est-à-dire avec beaucoup de rigueur, et y prendre beaucoup de plaisir. Par contre refuser dans un enseignement ce qui ne fait pas «sérieux», et parfois dès le début de l’école primaire, risque de créer cet «ennui à l’école», si désespérant pour l’élève comme pour l’enseignant. Par exemple, le jeu pour apprendre ou réfléchir
est souvent refusé à l’école car ne faisant
pas «sérieux». Le jeu a pourtant des vertus pédagogiques
remarquables, qu’il est bon de redécouvrir: il met les élèves
dans un état d’esprit détendu et positif, il réduit
l’anxiété souvent associée à l’apprentissage
(car les erreurs sont considérées comme des phases du jeu
et non comme des «fautes» sanctionnées), il nécessite
une participation active, etc.
Il est souvent relevé que c’est le manque
de sens dans un apprentissage qui nécessite ces efforts-subis
souvent si mal vécus. On pourrait en déduire que tout élève peut être potentiellement intéressé par n’importe quoi, pour le simple plaisir d’apprendre et d’élargir son monde de connaissances, à condition que ne soient pas tués en lui ce désir et ce plaisir d’apprendre qui lui sont naturels.
Les recherches actuelles sur les modes de fonctionnement
du cerveau conduisent à cette idée que la plupart des environnements
d’apprentissage ne favorisent pas un fonctionnement naturel et optimal
du cerveau. De même, établir un système de récompenses
et de punitions, souvent utilisé avec les élèves
considérés comme sous-motivés ou faibles, n’est
pas vraiment une bonne solution. Ce système d’apprentissage,
caractéristique du modèle béhavioriste qui favorise
un apprentissage de type pavlovien, («tu fais ça et tu obtiens
ça»), encourage les comportements stéréotypés,
renforce une forme de mémoire à court terme, et tue le plaisir
d’apprendre en réduisant la motivation intrinsèque. Le rôle des parents peut être également très important pour diminuer les efforts-subis de leur enfant à l’école. Si les parents retrouvent le goût et le plaisir d’apprendre (qu’ils ont souvent perdus), s’ils prennent garde à ne pas transmettre leurs propres limites («ma fille est nulle en maths, comme moi je l’étais»), s’ils montrent un intérêt réel à ce que leur enfant a appris dans la journée, s’ils participent à créer chez lui ces points d’ancrage si nécessaires pour bâtir de nouvelles connaissances, leur enfant aura de bonnes chances de conserver ce goût d’apprendre, et acceptera volontiers ces efforts-plaisir. Du côté de l’enseignant, trop souvent à la recherche de «recettes» pour lutter contre l’ennui, l’absentéisme ou le manque de motivation des élèves, il lui faudra prendre le risque de sortir de sa «zone de confort», par exemple: imaginer pouvoir enseigner autrement qu’à la manière dont lui-même a été enseigné; faire entrer progressivement dans sa pédagogie des outils nouveaux (il existe de nombreux outils pédagogiques simples, puissants et très riches d’applications pratiques, et totalement méconnus des enseignants); changer son regard sur ses élèves et prendre en compte leur manière personnelle d’apprendre, en respectant leur personnalité en évolution; etc. En allant dans cette direction, il y a de bonnes chances
que l’ennui se dissolve, que la motivation à apprendre et
à faire des efforts-plaisir décolle, que la souffrance des
élèves, des enseignants et des parents s’estompe,
bref que l’humanité se porte un peu mieux. Ce qui n’est
pas rien, on voudra bien l’admettre. |
| Bruno Hourst Ingénieur, enseignant en lycée public et formateur. Il est l’auteur de: Au bon plaisir d’apprendre, InterEditions, 2e édition, 2002. Les jeux-cadres de Thiagi (avec Sivasailam Thiagarajan), Editions d’Organisation, 2001. Former sans ennuyer, Editions d’Organisation, 2002. Site Internet: http://mieux.apprendre.free.fr |
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