| Paradigme de l'apprentissage
au Québec
Toutefois il se peut faire que je me trompe,
et ce n’est peut-être qu’un peu de cuivre et de verre
que je prends pour de l’or et des diamants. La réforme québécoise de l’éducation propose aux enseignants un changement radical de perspective. Il faut désormais passer d’un paradigme de l’enseignement à un paradigme de l’apprentissage (Tardif, 2000). Or, ce passage d’un paradigme à l’autre nécessite une profonde remise en question des pratiques et croyances des enseignants (Tardif, 1998, 2000). C’est pourquoi, au-delà de la rhétorique de l’exhortation, il convient de se demander, avant de foncer plus avant dans la quête effrénée de cet Eldorado pédagogique, si nous disposons de résultats de recherches empiriques qui démontrent la pertinence de procéder à de tels changements. Ce texte vise à répondre à cette question en présentant les éléments essentiels et les conclusions du projet Follow Through, seule recherche expérimentale longitudinale effectuée à ce jour comparant l’efficacité d’une vingtaine d’approches pédagogiques sur l’apprentissage. A la lumière des résultats de cette étude, nous serons plus en mesure d’estimer quelle orientation devrait être privilégiée pour favoriser la réussite des élèves.
Le projet Follow Through est une étude longitudinale réalisée sur une période de dix ans auprès de 352 000 élèves américains. Cette recherche empirique constitue la plus vaste expérimentation à grande échelle jamais effectuée dans le domaine de l’éducation en Occident. Son objectif était de comparer et d’analyser l’efficacité d’une vingtaine d’approches pédagogiques utilisées auprès d’élèves venant de milieux socio-économiquement faibles. L’expérimentation a été réalisée auprès d’enfants de la maternelle et des trois premières années du primaire. Carnine (1998; 2000) analyse les cinq principales approches utilisées dans le cadre de cette recherche. Quatre d’entre elles, qualifiées d’approches pédagogiques centrées sur l’enfant, associées au paradigme de l’apprentissage (Constructivism/Discovery Learning, Whole Language, Developmentally-Appropriate Practices et Open Education), sont fondées sur les principes de l’apprentissage naturel qui consiste à prendre appui sur les intérêts et besoins de l’élève et le respect de son rythme. La cinquième, qualifiée d’approche pédagogique centrée sur l’enseignement, correspondant au paradigme de l’enseignement (Direct Instruction), s’appuie sur les principes de l’apprentissage dirigé par l’enseignant de façon systématique et intensive. Etant donné que ces approches font référence à des modèles pédagogiques américains qui n’ont pas nécessairement leur équivalent francophone, nous avons volontairement conservé les appellations anglophones afin d’éviter tout malentendu. Les cinq approches peuvent être résumées
de la manière suivante: Dans le cadre de Follow Through, l’évaluation sommative est faite à la fin de la troisième année et mesure trois types de données: Basics, les apprentissages de base (lecture, écriture, mathématiques et langage), Cognitive, les habiletés intellectuelles (raisonnement non verbal et résolution de problèmes) et Affective, l’estime et l’image de soi. Les résultats obtenus à ces différents tests par les élèves expérimentant les cinq approches sont ensuite comparés à ceux de groupes témoins recevant uniquement un enseignement traditionnel. Les scores obtenus pour les cinq approches montrent que l’approche Direct Instruction représente la seule dont les élèves ont obtenu des résultats positifs pour les trois types de connaissances ou d’habiletés évaluées. Plus encore, les résultats des élèves qui ont expérimenté les quatre autres approches pédagogiques ont été plus faibles que ceux qui ont reçu un enseignement traditionnel. Il est à noter que les chercheurs ont révélé avoir été particulièrement étonnés de constater l’incidence des cinq approches sur les dimensions affective et cognitive des élèves testés. Alors qu’un des objectifs premiers des quatre approches centrées sur l’enfant et s’appuyant sur l’apprentissage naturel était de respecter le rythme et les besoins des élèves, en vue de favoriser plus particulièrement le développement de leurs habiletés affectives et cognitives, celles-ci ont, paradoxalement, toutes obtenu des effets négatifs sur leur estime et leur image d’eux-mêmes ainsi que sur leurs habiletés intellectuelles. Pour sa part, l’approche Direct Instruction, centrée sur l’enseignement, dont l’objet consiste à enseigner explicitement aux élèves une démarche d’apprentissage rigoureuse qu’ils doivent ensuite appliquer de façon systématique dans l’acquisition des matières de base, a eu, en plus des effets positifs sur cet aspect particulier, une incidence importante sur les habiletés affectives et cognitives des élèves évalués. Cela s’explique par le fait que les connaissances que les élèves acquièrent à l’école contribuent au développement de leurs habiletés cognitives tandis que les succès qu’ils vivent en classe augmentent le niveau d’estime de soi, socle sur lequel se construisent les habiletés affectives. Bien que les conclusions des premières publications du projet Follow Through aient été critiquées au début, les résultats ont fait l’objet subséquemment d’analyses plus poussées (Becker et Carmine, 1981), qui ont confirmé de nouveau l’efficacité supérieure de l’approche Direct Instruction face aux quatre autres utilisées. De plus, une étude de suivi effectuée par Gersten et Keating en 1987 auprès des élèves qui participaient à la réalisation du projet Follow Through a révélé que ceux qui avaient bénéficié de l’enseignement par l’approche Direct Instruction obtenaient des résultats scolaires supérieurs, un taux de diplomation plus élevé et un pourcentage de redoublement inférieur aux élèves des groupes témoins ayant reçu seulement un enseignement traditionnel. Par ailleurs, une méta-analyse plus récente publiée par Lipsey et Wilson en 1993 confirme également que l’approche Direct Instruction donne des résultats nettement supérieurs au Whole Language et à l’Open Education en ce qui a trait au rendement scolaire. Enfin, dans son importante revue de recherches, Chall (2000) confirme les résultats du projet Follow Through. Les approches pédagogiques centrées sur l’enseignant produisent de meilleurs résultats que celles centrées sur l’élève, et ce, sur les plans scolaire, cognitif et affectif et particulièrement pour les élèves provenant de milieux socio-économiquement faibles. A cet égard, les différentes recherches expérimentales conduites auprès d’élèves à risque démontrent qu’il faut, d’abord et avant tout, mettre l’accent sur les apprentissages scolaires à travers lesquels leurs habiletés cognitives et affectives se développeront. Lorsqu’on tente plutôt de faire l’inverse, c’est-à-dire d’entrer par la porte de l’affectif ou du cognitif comme le préconisent les tenants des approches pédagogiques centrées sur l’enfant (paradigme de l’apprentissage), les élèves provenant de milieux défavorisés sont ceux dont la réussite scolaire s’avère la plus compromise. Nous n’avons pas retrouvé dans la littérature scientifique des recherches empiriques qui démontrent clairement l’efficacité du paradigme de l’apprentissage centré sur l’enfant et la nécessité pour les enseignants d’effectuer un virage pédagogique si drastique. A la lumière des résultats colligés dans le cadre du projet Follow Through, il faudrait plutôt mettre l’accent en priorité sur un enseignement explicite des apprentissages de base (lecture, écriture, mathématiques) à travers lequel les élèves développeront leurs compétences cognitives et affectives plutôt que de favoriser l’inverse. A l’instar de plusieurs chercheurs en éducation (Anderson, Reder & Simon, 1996, 1997, 1998, 1999, 2000; Carnine, 1998 & 2000; Chall, 2000; Grossen 1993 & 1998; Evers, 1998; Hirsh, 1996 & 1998) nous sommes d’avis que l’utilisation généralisée d’approches pédagogiques centrées sur l’apprenant compromet sérieusement la réussite du plus grand nombre. En suivant les balises offertes par les recherches empiriques
des 35 dernières années en éducation, il est possible
d’identifier les procédés pédagogiques susceptibles
d’améliorer la qualité de l’enseignement actuel
et de favoriser plus efficacement l’apprentissage des élèves.
Pour y parvenir, il semble plus avisé de poursuivre et de raffiner
les pratiques pédagogiques proposées par le paradigme de
l’enseignement que d’obéir aux mirages d’une
injonction sans fondement empirique solide. Tout ce qui brille n’est
point or et, à ce propos, Descartes nous a donné il y a
fort longtemps une grande leçon de prudence que nous aurions intérêt
à méditer encore aujourd’hui. |
| Clermont Gauthier Professeur à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en formation à l’enseignement. Steve Bissonnette et Mario Richard Consultants et formateurs en éducation. Ils sont également doctorants en psychopédagogie à l’Université Laval. |
Note
Ce texte est une adaptation d’un article paru dans la revue des enseignants du Québec: Vie Pédagogique, avril-mai (2002). Mario Richard & Steve Bissonnette. Le danger qui guette la réforme de l’éducation québécoise: confondre les apprentissages scolaires avec les apprentissages de la vie.
Anderson, J. R., Simon, H. A., Reder, L. M. (1996). Situated
Learning and Education. Educational Researcher, 25, 5-11. |
| |