Regard d'un psychologue sur l'estime de soi et des autres

Jean-François Dorsaz est psychologue au Service cantonal valaisan de la Jeunesse. Il est actuellement responsable de l’antenne sierroise du Centre pour le développement et la thérapie de l’enfant et de l’adolescent (CDTEA). Il est par ailleurs tout particulièrement actif dans les actions en faveur d’une culture de la médiation et de la non-violence.

Jean-François Dorsaz, l’estime de soi est un thème très en vogue, tant dans les médias que dans le contexte scolaire. Peut-on expliquer cet intérêt?
C’est vraisemblablement dû aux courants psychologiques de ces dernières années. Dans le langage psychologique, on a commencé à parler très largement de ce concept dans les années 60. On a alors insisté sur le fait que l’estime de soi est une donnée fondamentale du développement de l’enfant et de la construction d’une identité.

Quelle est votre définition personnelle de l’estime de soi?
Pour moi, en tant que psychologue, c’est avoir conscience de sa valeur, de ses compétences et c’est également avoir le sentiment d’être une personne qui mérite le respect et la reconnaissance. Aujourd’hui, il me semble que l’on assiste à des dérives lorsqu’on croit que pour renforcer l’estime d’un enfant il faut le mettre sur un piédestal. Une estime de soi fonctionnelle comporte aussi la capacité d’accepter ses limites. Pour avoir conscience de sa valeur, il faut avoir conscience de la valeur des autres. L’estime de soi passe par la capacité de respecter autrui.

L’estime de soi, c’est donc aussi apprendre à gérer ses limites…
Tout à fait. Une bonne estime de soi englobe la capacité de reconnaître ses limites et ses faiblesses. Il faut d’abord les accepter, non pas passivement, mais les voir comme un défi permettant de progresser dans la vie.

Notre société est assez paradoxale. Le culte du moi est très valorisé et l’on pourrait imaginer que le principal déséquilibre rencontré soit l’excès d’estime de soi. Or, certains jeunes semblent plutôt souffrir d’un manque de confiance, même s’ils se cachent parfois derrière une armure. Quelle est votre analyse?
Je dirais qu’il y a bien sûr des jeunes qui souffrent d’un manque de confiance, mais je pense que le nombre de ceux qui ont une estime d’eux-mêmes hypertrophiée, est en augmentation. Ils se croient parfois seuls au monde et ont une estime totalement non reliée au respect des autres. C’est là probablement le fruit d’une éducation trop centrée sur l’enfant, et qui a créé des enfants-rois. Nous sommes en train de prendre conscience que l’estime de soi est certes importante, mais que, comme la liberté, sa propre estime s’arrête là où commence celle des autres. Comme le dit Maurice Nanchen dans son ouvrage intitulé Ce qui fait grandir l’enfant, il faut un équilibre entre l’axe affectif et normatif. On a beaucoup insisté ces dernières années sur l’axe affectif en oubliant un peu l’aspect normatif de l’éducation. L’enfant doit grandir en respectant aussi des règles, des normes. L’environnement va s’adapter à lui, mais il doit en contrepartie s’adapter à son environnement.

Pensez-vous qu’il existe un lien entre le manque d’estime de soi et les difficultés scolaires?
Il est vrai qu’un élève qui manque de confiance aura beaucoup de peine à surmonter les obstacles, car il sera vite découragé. Mais un élève qui a toujours eu de la facilité pour apprendre peut aussi connaître le découragement dès la première confrontation à une difficulté, comme s’il s’estimait incapable de faire un effort. Je rencontre beaucoup de bons élèves qui se retrouvent en échec dès qu’ils doivent fournir un effort. Un enfant qui a une estime appropriée est capable de se surpasser et de faire des efforts.

Y a-t-il aussi un lien avec la violence de certains jeunes?
Un enfant cabossé par la vie, ayant fait peu d’expériences positives, peut avoir tendance à vouloir se faire une place dans la société par la violence. Cependant, on peut aussi trouver ce langage de l’incivilité chez des enfants et des jeunes qui ont une trop grande estime d’eux-mêmes. Certains enfants arrivent à l’école enfantine, sûrs d’eux, tutoient l’adulte et osent dire n’importe quoi et réagissent violemment, car ils ne supportent pas la moindre frustration.

N’y a-t-il pas en fait deux estimes de soi, l’une entre soi et soi et l’autre entre soi et les autres, car l’on peut très bien se sentir en confiance face à son miroir mais en fragilité face à un groupe?
C’est clair que dans l’estime de soi il y a le regard que l’on pose sur soi-même et ce que l’on pense être le regard des autres sur soi. Dans le phénomène de la violence, un jeune peut devenir agressif parce que considérant – à tort ou à raison – que le regard des autres posé sur lui est négatif. L’estime de soi peut aussi être reliée à ce qu’on appelle la résilience, car on sait que la confiance en soi donne la capacité de rebondir. Pour qu’il y ait résilience, il faut que l’enfant soit accepté inconditionnellement par quelqu’un comme personne, ce qui ne signifie pas que tous ses comportements doivent être tolérés.

L’estime de soi est en perpétuelle construction. Tout n’est donc pas perdu si un enfant souffre d’un déséquilibre dans son appréciation de lui-même…
Non, je crois que l’estime de soi se construit progressivement tout au long de notre vie, mais peut aussi se déconstruire. Dans une vie, il y a des moments de découragement et le fondement de l’estime de soi, c’est justement de savoir au fond de soi que l’on va tenir le coup malgré tout ce qui peut nous arriver. Il faut porter un regard réaliste sur soi, mais avoir de la compréhension pour soi-même. Il s’agit de voir ses défauts mais ne pas se laisser enfermer par ses faiblesses pour pouvoir avancer.

On sait que les remarques dévalorisantes sont contre-productives, mais que dire à un élève qui est faible dans une matière et comment le lui dire pour ne pas tomber dans la flatterie?
A mon sens, il ne faut surtout jamais faire croire à l’enfant qu’il est doué là où il ne l’est pas. Des félicitations excessives, des renforcements positifs exagérés peuvent faire l’effet contraire, car l’enfant n’est pas dupe. Il est important de repérer les domaines dans lesquels on peut valoriser l’élève, mais les difficultés doivent être clairement identifiées. L’adulte doit lui faire comprendre qu’il est là pour l’accompagner et l’aider à trouver des stratégies efficaces. Le modèle est en outre important pour un enfant. Les parents et les enseignants peuvent lui dire les difficultés qu’ils ont eux-mêmes rencontrées et comment ils ont fait pour les surmonter. Il faut lui apprendre à utiliser ses points forts pour s’aider lui-même dans les domaines où il a un peu plus de peine. La satisfaction d’avoir réussi quelque chose est la meilleure des récompenses. Il suffit parfois de peu de choses pour valoriser un enfant.

Le manque de confiance en soi que pourrait avoir un enseignant est-il un obstacle à l’estime personnelle de ses élèves?
Il est certain que plus on a une bonne estime de soi-même, plus cela a valeur de modèle, mais chacun a des périodes de doute dans sa vie. Un enseignant, même s’il se sent momentanément épuisé, peut tout à fait aider l’élève à développer son estime de lui-même. Il ne s’agit pas bien sûr de faire porter à l’enfant ses propres misères, mais de lui montrer que l’on peut conserver une petite flamme même dans les moments difficiles. L’estime de soi, ce n’est pas être «gonflé à bloc» en permanence, mais conserver l’espoir que l’on peut, quoi qu’il arrive, s’en sortir. Il faut savoir que les nuages les plus noirs peuvent cacher le soleil, mais ne pourront jamais l’éteindre.

Le développement de l’estime de soi nécessite-t-il un travail spécifique?
Non, l’estime de soi est principalement nourrie par de tous petits actes au quotidien. La classe est un lieu idéal pour prendre conscience de sa propre valeur, tout en reconnaissant la valeur des autres. Et si, au lieu de voir la valeur des autres comme menaçante, l’enfant la voit au contraire comme complémentaire et enrichissante, il est prêt à devenir un citoyen. Le sommet de l’estime de soi, c’est le sens de la responsabilité individuelle et collective. Une bonne estime de soi est à la base de la coopération et de l’autonomie.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz

 

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