L'apprentissage du langage et ses dysfonctionnements

L'apprentissage du langage est le produit de l'activité de traitement qu'effectue un sujet sur le langage oral et écrit; cette activité est contrainte par son équipement neurologique et physiologique, et elle se développe dans des interactions avec ses congénères. Ainsi, les difficultés d'apprentissage peuvent être liées à l'activité du sujet, à des atteintes neurologiques ou physiologiques, ou à des conditions environnementales. Mais le développement normal du langage n'est pas linéaire: il est fait d'avancées rapides, de stagnations, de reconstructions, voire de régressions. L'attention des parents et des enseignants doit être attirée sur cette question, afin d'éviter les prescriptions abusives de prises en charge rééducatives pour des difficultés qui n'en relèvent pas; il faut aussi laisser aux enfants le temps de grandir, et ne pas déposséder l'école et la famille de leurs fonctions d'enseignement et d'éducation.

Les difficultés de certains diagnostics

Quand peut-on considérer qu'il y a un trouble du langage ou retard de développement? Il est quelquefois difficile de distinguer entre un écart pathologique et un qui ne l'est pas, car il existe des variations interindividuelles importantes dans l'utilisation du langage et dans son rythme d'acquisition (Florin, 2000).

En outre, lorsque l'origine des dysfonctionnements n'est pas organique, on a beaucoup de difficulté pour les identifier. En fonction des époques, de l'affiliation idéologique des interlocuteurs ou de leur formation préalable, le système explicatif dominant sera de type sociologique, psychoaffectif ou neurophysiologique, comme le souligne Khomsi (1996).

Les troubles du langage

Ils sont très divers et on se limitera ici à présenter brièvement les plus fréquents.

Les régressions et les retards
Les régressions se manifestent par la réapparition chez un enfant de conduites langagières antérieures qui avaient disparu pour laisser place à des conduites plus évoluées. Des régressions vers un "langage bébé" peuvent apparaître lors d'évènements vécus comme traumatisants, tels une maladie, la naissance d'un petit frère ou l'éloignement d'un parent. Elles sont alors souvent accompagnées d'autres signes, tels que des difficultés d'endormissement, l'incontinence, le besoin d'être cajolé ou nourri comme un bébé.

Les retards de développement peuvent être encore plus difficiles à apprécier, notamment lors de leur installation, pour prédire leur caractère transitoire ou permanent. Le retard simple de langage s'accompagne souvent d'un retard moteur, et de troubles affectifs. Certains enfants récupèrent ce retard avant l'entrée à l'école primaire, mais pour d'autres le retard de langage va souvent annoncer des difficultés scolaires ultérieures, notamment la dyslexie.

Les troubles de la parole et de l'articulation
L'un des plus connus est le bégaiement. La fluidité de l'expression verbale est perturbée: répétitions ou prolongations involontaires se manifestent fréquemment et ne sont pas facilement contrôlables. Il s'accompagne généralement d'un état émotionnel de tension, de gêne, ou d'excitation. Les cadres explicatifs sont au moins aussi nombreux que les définitions, ce qui traduit la difficulté à identifier les causes précises du bégaiement; il en est de même des thérapies qui se déclarent définitives, ce qui devrait inciter à la méfiance.

En général, le bégaiement apparaît assez tôt, vers 3 ou 4 ans. Souvent, il finit par disparaître sans intervention ; sinon, diverses thérapies sont proposées, telles que la relaxation, les psychothérapies, la suggestion, un travail sur le rythme et le débit de la parole, etc.

La dysphasie
La dysphasie est une désorganisation du langage oral se manifestant principalement à partir de 6 ans qui peut se répercuter dans le langage écrit sous l'aspect d'une dyslexie-dysorthographie chez des sujets ayant par ailleurs un développement normal. Ces difficultés conduisent souvent à un retard scolaire de 2 ou 3 ans.

La dyslexie
La dyslexie est un trouble de l'identification du mot écrit, associé à une intelligence normale: confusions de lettres ou de sons, omissions de lettres ou de syllabes, inversions ou additions de lettres. Elle touche environ 5 à 10% de la population, selon les définitions considérées: des déficits d'analyse phonologique et de mémoire de travail ont été mis en évidence chez ces sujets et les causes génétiques et neurologiques sont assez largement explorées depuis les années 90, ce qui n'empêche pas bon nombre de thérapies de privilégier les difficultés relationnelles comme explication dominante, sans grand succès d'ailleurs.

Diverses méthodes de rééducation sont disponibles, fondées là aussi sur des conceptions théoriques différentes de la dyslexie et quelquefois peu actualisées. On peut regretter le manque de formation du milieu scolaire en la matière et la faible prise en compte des dyslexiques dans leur scolarité, ce qui conduit nombre d'entre eux vers l'illettrisme. Ils ont besoin de programmes spécifiques intégrés dans le système scolaire, afin de leur permettre de poursuivre normalement leurs études.

Le dépistage des difficultés

Le signalement est fonction de la tolérance qu'on peut avoir pour divers types de difficultés: des troubles de fonctionnement de la langue orale sont-ils toujours pris en compte, s'ils n'empêchent pas la communication ou si on est focalisé sur l'acquisition de la lecture? Or les difficultés de la maîtrise de l'oral sont souvent des prédicteurs de difficultés dans l'écrit (Florin, 1991; Florin & al., 1999).

En outre, les parents et les éducateurs sont souvent plus sensibles à des difficultés de production qu'aux problèmes de compréhension, plus difficiles à identifier. Or, ces dernières sont souvent plus graves pour l'avenir que les problèmes de production. Aussi est-il important de les repérer dès que possible.

Dans le cadre scolaire, il est important que l'enseignant puisse disposer d'outils dévaluation du langage oral et d'aide aux apprentissages dès la maternelle, afin de proposer aux enfants activités qui tiennent compte de leurs compétences et de leurs difficultés éventuelles, et, pour une minorité d'entre eux, pouvoir les orienter vers un bilan spécialisé relevant d'autres professionnels. En France, les enseignants en ont à leur disposition depuis juillet 2001 sur un site du Ministère de l'Education Nationale. Par ailleurs, un travail spécifique sur l'oral en classe maternelle, organisé en groupes de besoin, aide à la fois à la maîtrise de l'oral et à celle des débuts de l'écrit (Florin et al.,2000).

Enfin, il importe de rappeler aux parents, premiers interlocuteurs de l'enfant, qu'une trop forte pression sur les apprentissages peut contribuer à cristalliser une difficulté passagère.

 

Agnès Florin

Professeur de Psychologie de l'enfant et de l'éducation

 
Références:
Florin, A. (2000). Le développement du langage. Paris: Dunod, Collection Les Topos.
Florin, A., Khomsi, A., Guimard P, Ecalle, J., Guégan, J.F. (1999). Maîtrise de l'oral en grande section de maternelle et conceptualisation de la langue écrite en début de cours préparatoire. Revue française de pédagogie, 126, 71-82.
Florin A., Guimard P., Khomsi A. (2000). Les effets d'un entraînement psychopédagogique de l'oral en grande section de maternelle sur la maîtrise de l'oral et de l'écrit au cycle 2. Psychologie française, 45-3, 219-234.
Khomsi, A. (1996), Les troubles cognitifs de la scolarité. in D.Gaonac'h & C.Golder. Manuel de psychologie pour l'enseignement. Paris: Hachette Education.
 

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