| Enseignant: un nouveau
métier?
Enseigner, est-ce un métier éternel, immuable, ou au contraire un métier qui change? Question souvent posée. Le métier d'enseignant est un métier ancien, chargé de tradition, l'enseignant est celui qui, outre le savoir, transmet les valeurs fondamentales de la société. Mais la société change constamment: les techniques évoluent, les savoirs évoluent, les manières dont on accède au savoir évoluent, les attentes sociales évoluent. Et le rôle de l'enseignant s'en trouve modifié profondément.
Deux facteurs principaux apportent des changements considérables dans le métier d'enseignant. En premier lieu les technologies de l'information et de la communication. Elles bouleversent les savoirs et l'accès aux savoirs, elles font que l'école n'est plus le seul lieu où l'on trouve le savoir, elles font que l'enseignant ne peut plus être seulement "celui qui sait et qui transmet à celui qui ne sait pas", mais qu'il devient un guide, un tuteur, qui accompagne l'élève dans l'accès au savoir. Et en second lieu les conditions sociales de l'enseignement, les "élèves difficiles" et les écoles des "quartiers sensibles", qui font du métier d'enseignant un métier complexe et de plus en plus difficile, dans des écoles où la violence sociale devient violence tout court. L'enseignant est au cur de ces changements: il les vit, il les subit parfois, il les accompagne, il les anticipe. Et si le système éducatif change, ce n'est pas seulement pour des raisons qui lui sont extérieures: il lui faut changer en lui-même pour mieux répondre aux besoins de la société, et les enseignants sont alors les premiers agents des changements et des évolutions.
Les attentes de la société envers l'école et envers les enseignants évoluent aussi, et sont à la fois plus nombreuses, plus fortes, et plus complexes. Elles se situent dans un contexte de démocratisation des systèmes éducatifs, de complexification des sociétés et des savoirs, de mondialisation. Elles se situent dans une société marquée en profondeur par des tensions croissantes: la tension entre le global et le local, la tension entre la tradition et la modernité, la tension entre le long terme et le court terme, la tension entre le spirituel et le matériel, la tension entre la compétition et l'égalité des chances, la tension entre le développement des connaissances et la capacité d'assimilation par l'homme). Dans ce contexte, la société a deux attentes essentielles envers les enseignants. Elle attend de l'enseignant qu'il fasse acquérir des savoirs, une culture, des outils, des concepts, des processus. Et elle attend de l'enseignant qu'il forme des citoyens, qu'il transmette les valeurs fondamentales de la société et les valeurs universelles de l'humanité. Ces attentes sont de plus en plus complexes. Si on les traduit en une liste des compétences et aptitudes que devraient posséder les enseignants, on aboutit vite à une liste trop longue et impossible.
C'est que la compétence d'un enseignant ne peut plus s'apprécier simplement au niveau individuel, ni d'une manière figée, une fois pour toutes. La compétence de l'enseignant est une compétence collective et une compétence évolutive. On attend d'une équipe d'enseignants, dans un établissement ou une école, qu'elle possède ces compétences; on ne peut pas l'attendre de chaque enseignant. Et un enseignant ne peut posséder dès son entrée dans le métier l'ensemble des connaissances et des compétences pour toute sa carrière: il devra se former tout au long de sa carrière, continuer d'apprendre, garder cet appétit de connaissances et cette curiosité intellectuelle, qu'il ne pourra pas faire naître chez ses élèves s'il ne les possède pas lui-même.
Ainsi, le métier d'enseignant est en quelque sorte un nouveau métier, un métier sans cesse nouveau. Mais on voit également émerger des nouveaux métiers de l'enseignement. Pourquoi vouloir charger l'enseignant de toutes les compétences nouvelles qu'exige l'école? Pourquoi, avec les technologies nouvelles, l'enseignant devrait-il être en outre un technicien, un ingénieur? De nouveaux métiers sont nécessaires, et commencent d'émerger (comme par exemple sous la forme des "aides-éducateurs" employés dans nos écoles).
Enseigner est un métier de liberté intellectuelle, un métier de responsabilité intellectuelle. Il appartient à chaque enseignant de définir, de construire son propre métier. Il ne peut pas exister de "pédagogie officielle", de méthode universelle d'enseignement. L'enseignant ne doit pas être au service d'une idéologie: il est le vecteur de la liberté intellectuelle. La sienne, et celle de chacun de ses élèves. Le débat est parfois vif entre les défenseurs des savoirs et les pédagogues. Mais ce débat est trop souvent un faux débat. Pourquoi le fait d'être attaché à la rigueur des savoirs, à un haut niveau de formation, pourquoi le fait d'être attaché aux concepts et aux processus fondamentaux des disciplines, entraînerait-il d'être opposé à une pédagogie de qualité, à un véritable professionnalisme des enseignants, à la nécessité d'une compétence didactique solide chez les enseignants? Pourquoi le fait de défendre l'idée d'une véritable formation professionnelle des enseignants, d'un développement des connaissances et des recherches en éducation et en didactique des disciplines, signifierait-il être contre les savoirs, vouloir abaisser le niveau, vouloir sacrifier les disciplines? L'enseignant doit maîtriser et l'un et l'autre. Il doit exceller dans sa discipline, la maîtriser et la dominer, la pratiquer véritablement, l'aimer. Il doit aussi maîtriser les processus de la transmission des savoirs, l'enseignement et l'apprentissage, il doit savoir ce qu'est un enfant ou un jeune qui apprend, il doit savoir gérer une classe, il doit connaître l'école, le système éducatif, les grands enjeux de l'éducation. Spécialiste de la ou des disciplines qu'il enseigne, il lui faut aussi en connaître l'épistémologie et la didactique, il doit encore être psychologue, sociologue, philosophe, il doit maîtriser les outils et les techniques de l'enseignement.
Enseigner est un métier. Ce n'est pas seulement un art, il ne suffit pas d'en avoir le don ou la vocation. C'est un métier qui requiert des compétences nombreuses, complexes, c'est un métier auquel il faut se former, avant de l'exercer, mais aussi tout au long de sa carrière. Cette formation ne peut se réduire ni à un compagnonnage (on ne devient pas un bon enseignant simplement en côtoyant un enseignant expérimenté), ni à des enseignements théoriques. Elle nécessite des allers-retours incessants entre la pratique et la théorie, entre l'expérience et les apports fondamentaux. Elle doit permettre à l'enseignant de se livrer à une analyse réflexive de sa pratique. Le décalage est parfois grand entre les attentes de la société d'une part, et l'image et le statut social de l'enseignant d'autre part. Alors que l'enseignant jouissait, il y a quelques décennies, d'un grand prestige et d'une reconnaissance sociale forte, cette image s'est dégradée. L'enseignant ne retrouvera son statut social fort que dans la mesure où la société reconnaîtra dans l'enseignement et l'éducation un investissement essentiel pour l'avenir. Le métier d'enseignant n'est pas seulement un
métier lié aux savoirs et à leur transmission. C'est
un métier profondément lié aux attentes et aux évolutions
de la société, et à la place que la société
entend donner à l'éducation. Dans la complexité croissante,
le métier d'enseignant est de plus en plus difficile et complexe.
C'est à bien des égards sans cesse un nouveau métier.
|
|
Bernard Cornu Professeur des universités, directeur de la Villa Media
(résidence européenne du multimédia éducatif),
chargé de mission au cabinet du ministre de l'éducation
nationale et ancien directeur de l'IUFM de Grenoble. |
| |