L'intelligence émotionelle : applications à l'éducation

Au cours de la dernière décennie, le terme d’intelligence émotionnelle (IE) est apparu dans la littérature. Pourtant, le concept qu’il décrit est loin d’être nouveau. En effet, même si du début des années 1900 jusqu’à la fin des années 1960, l’intelligence et les émotions étaient traitées comme deux choses distinctes, plusieurs soutenaient que le vécu émotionnel avait quelque chose à voir avec l’intelligence. L’exemple le plus probant est sans doute celui du psychologue E.L. Thorndike qui proposait dans les années 1920 que l’intelligence sociale, définie comme étant la capacité de comprendre les autres et d’agir d’une façon appropriée dans nos relations interpersonnelles, devrait faire parti du QI d’une personne. C’est durant cette période que furent développés les premiers tests systématiques de mesure de l’intelligence. Malgré le fait que les chercheurs étaient conscients de l’importance de l’aspect social comme déterminant de l’intelligence d’un individu, ils n’arrivaient pas à créer un test satisfaisant pour le mesurer. Pourtant, dans les années qui suivirent, les différents aspects de l’intelligence sociale ont été étudiés d’une manière individuelle. Par exemple, en psychologie sociale Paul Ekman entreprend son programme d’étude sur la reconnaissance des expressions faciales ainsi que sur la communication non verbale, qui lui apportera une renommée mondiale. La psychologie clinique quant à elle vit apparaître les études sur l’Alexithymie, une pathologie caractérisée par une incapacité à nommer des émotions. C’est également durant cette période que Gardner proposa la théorie des intelligences multiples qui laissait une place importante à la dimension interpersonnelle.

L’apparition du concept d’IE, un long et sinueux parcours circulaire

Depuis les début des années 1990, on assiste à une réémergence de l’intérêt envers l’aspect émotionnel de l’individu. Profitant de cette période de zeitgest envers l’étude des émotions, John Mayer et Peter Salovey publièrent une série d’articles sur un concept nommé intelligence émotionnelle, qui réunissait différents construits ayant été étudiés dans le passé d’une manière individuelle. Entre 1994 et 1997, l’IE acquiert une notoriété publique avec la publication du livre de Daniel Goleman qui se vendra à plusieurs milliers d’exemplaires à travers le monde.

Évolution des définitions et de la mesure de l’intelligence émotionnelle

Entre 1998 et aujourd’hui, les auteurs du concept ont proposé plusieurs raffinements à leur théorie originale. Un nombre important d’échelles de personnalité sont proposées pour mesurer le niveau d’IE, mais malheureusement, aucune d’elles ne représente une véritable amélioration par rapport aux travaux de Thorndike 70 ans plus tôt. Les échelles censées mesurer le niveau d’IE peuvent être regroupées en 2 catégories, soit les mesures auto-rapportées et les mesures de compétence. Parmi les tests utilisant des mesures auto-rapportées, on retrouve par exemple l’échelle de Bar-On (1997).

Dans la deuxième catégorie d’échelles, on retrouve entre autres le Mayer-Salovey-Caruso Emotional Intelligence Test (MSCEIT), le test le plus couramment utilisée par les chercheurs en IE. Mayer, Salovey et Caruso proposent une définition de l’IE constituée de quatre composantes, qui sont (1) l’habileté de percevoir les émotions d’une manière correcte, (2) l’habileté à utiliser l’information émotionnelle pour faciliter la pensée, (3) la capacité à comprendre les émotions ainsi que les significations qui y sont associées ainsi que (4) la capacité de gérer ses émotions. Ce test, ainsi que la définition de l’intelligence qu’il entraîne, comporte quelques failles. Tout d’abord, il est important de soulever le fait que les réponses des gens au MSCEIT sont fortement soumises à des biais culturels ainsi qu’à des différences sexuelles. Ensuite, les scores obtenus par les individus sur les différentes composantes de l’IE ne sont pas nécessairement corrélés, c’est-à-dire qu’un individu pourrait très bien obtenir un score élevé sur une dimension et un score faible sur une autre. Les études effectuées en collaboration par Rosenthal et Zuckerman ont effectivement démontré que la capacité à exprimer correctement une émotion n’était pas corrélée avec les habiletés de décodage. Certaines autres méthodes existent pour tenter de pallier ces difficultés, comme par exemple les observations comportementales, mais pour l’instant il n’existe toujours pas de test idéal pour mesurer le niveau d’IE.

L’intelligence émotionnelle: utile dans le contexte éducationnel ?

De nos jours, la conception qu’ont les gens de ce que doit être l’éducation va bien au-delà des habiletés couvertes par les tests de QI. En effet, il faut montrer aux enfants, au-delà des connaissances factuelles, à mettre en avant leurs habiletés interpersonnelles et émotionnelles de façon à agir en accord avec les règles sociales en vigueur dans un milieu donné. L’IE est constituée d’une série d’habiletés sociales qui pour la plupart peuvent être améliorées via une formation appropriée. Il ne fait aucun doute alors que l’école constitue un milieu idéal pour valoriser la promotion et le développement des habiletés sociales. Ainsi, les écoles font face au double défi de propager les connaissances, mais également de remédier au manque
d’intelligence émotionnelle de certains enfants. Afin de remplir ce mandat, des programmes ont été mis sur pied. L’un des plus connus est le Collaborative for Academic, Learning and Education program (CASEL), fondé en 1994 par Daniel Goleman et Eilen Rockefeller Growald pour promouvoir l’apprentissage social et émotionnel des enfants du préscolaire jusqu’à l’école secondaire. L’objectif visé par CASEL (www.CASEL.org) est de prendre les connaissances théoriques et de les appliquer directement dans les écoles, en formant les éducateurs et en leur fournissant des outils concrets pour aider les enfants à développer leurs habiletés émotionnelles.

L’intelligence émotionnelle crée-t-elle de meilleurs élèves ?

De tels programmes d’amélioration des habiletés sociales poursuivent de nobles buts, mais il faut tout de même les analyser avec un regard critique. Par exemple, ils ont tendance à fournir aux enfants des astuces, c’est-à-dire des comportements à adopter dans telle ou telle situation. Étant donné que chaque situation sociale est particulière, il serait sans doute préférable de ne pas sombrer dans les recettes préfabriquées, mais plutôt d’insister sur les habiletés sociales de base de façon à fournir à l’enfant toute la malléabilité voulue. En ce moment, des travaux de recherches d’envergure sont effectués dans le but de relier le niveau d’IE avec la performance à des tests académiques plus standard. Des recherches préliminaires effectuées en Israël ainsi qu’aux États-Unis nous fournissent des indications encourageantes selon lesquelles l’apprentissage social et émotionnel joue un rôle prépondérant dans tous les aspects du fonctionnement scolaire de l’enfant. En effet, un niveau d’IE élevé chez les enfants a un impact bénéfique sur les relations qu’il entretient avec ses camarades de classe, ainsi qu’avec les éducateurs et autres personnes-ressources responsables de sa formation. Ces éléments sembleraient donc avoir une incidence directe sur les résultats scolaires. Les années qui viennent devraient nous fournir des indications plus précises sur cette question.

 

Pascal Thibault et Ursula Hess,

Laboratoire de psychophysiologie sociale, Département de psychologie, université du Québec à Montréal

 

Lectures d’appoint

Goleman, Daniel. (1997). L’Intelligence émotionnelle: Comment transformer ses émotions en intelligence. Paris: R. Laffont, 421 p.
Elias, M.J., Hunter, L., et Kress, J.S. (2001). Emotional Intelligence and Education. Dans: J. Ciarrochi, J.P. Forgas et J.D. Mayer (Eds.) Emotional Intelligence in Everyday Life: A Scientific
Inquiry. Philadelphie: Psychology Press, pp. 133-149.

 

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