Les relations entre la lecture et l'écriture: qu'en disent les élèves?

Dans les dernières années, plusieurs recherches ont mis en évidence le fait que la lecture et l'écriture peuvent se renforcer mutuellement: lire peut aider à découvrir de nouvelles façons de s'exprimer par écrit, à s'approprier les caractéristiques des différents genres de textes, etc.; écrire peut aider à comprendre le travail des auteurs, peut inciter à lire dans le but de repérer comment les textes sont construits, etc. (Reuter, 1995; Shanahan, 1988). On sait cependant que ces effets bénéfiques réciproques de la lecture et de l'écriture ne se réalisent pas toujours de façon automatique. Par exemple, des études révèlent l'existence d'une proportion non négligeable d'élèves (pouvant aller jusqu'à 20 %) qui sont soit forts en lecture et faibles en écriture, soit forts en écriture et faibles en lecture (Shanahan, 1988).

Il a été suggéré que les représentations (conceptions) des élèves concernant les relations lecture-écriture peuvent influencer positivement ou négativement leur capacité à exploiter les liens entre ces deux pratiques langagières (Delforce, 1994; Shanahan, 1988). Ainsi, un élève conscient des interactions possibles entre lire et écrire serait plus en mesure de se servir de la lecture pour l'aider à écrire, et de l'écriture pour l'aider à lire, qu'un élève considérant ces activités comme indépendantes l'une de l'autre.

Selon la perspective socio-constructiviste de l'enseignement-apprentissage, les élèves construisent leurs savoirs et savoir-faire à partir de leurs représentations. Il s'avère donc important pour les enseignants de prendre en compte les représentations des élèves au sujet des liens lecture-écriture, dans le but d'élaborer des activités didactiques mieux adaptées aux besoins de ces derniers.

C'est dans cette optique que nous avons réalisé une étude visant à identifier comment les élèves se représentent les relations entre le lire et l'écrire. Cette étude a été menée auprès d'élèves québécois issus de quatre niveaux scolaires: 3e année (8 ans), 6e année (11 ans), 3e secondaire (14 ans) et 5e secondaire (16 ans). Les données ont été recueillies par le biais de 439 questionnaires et de 72 entretiens.

Lire aide à écrire: une représentation dominante

L'étude révèle que l'ensemble des élèves sont fortement en accord avec l'idée que lire aide à écrire, mais peu en accord avec l'idée qu'écrire aide à lire. Cette représentation accentuant les bienfaits du lire sur l'écrire s'explique selon nous par les discours que les élèves entendent à l'école et à la maison. Par exemple, on dit souvent à ces derniers que, s'ils lisaient davantage, ils auraient moins de difficultés en écriture. On leur parle toutefois rarement des effets bénéfiques que l'écriture peut avoir sur la lecture. Le fait qu'à l'école les activités de lecture précèdent généralement celles d'écriture peut également expliquer pourquoi les élèves ont plus de difficulté à percevoir l'influence positive de l'écrire sur le lire.

Les effets de la lecture sur l'écriture les plus souvent rapportés par les élèves concernent le vocabulaire, les tournures de phrases, l'orthographe lexicale et les idées. Si les élèves perçoivent davantage ces éléments du lien lecture-écriture, c'est peut-être parce qu'ils correspondent aux aspects les plus évoqués dans les discours socio-scolaires. Il importe toutefois souligner que la fréquence à laquelle les élèves disent porter attention à ces éléments en situation de lecture et les réutiliser en situation d'écriture est plutôt modérée. Ainsi, en dépit de leurs déclarations très positives concernant l'influence du lire sur l'écrire, il semble que les élèves n'établissent pas toujours de liens entre ces deux pratiques langagières lorsqu'ils sont en situation de compréhension et de production écrite.

Des variations en fonction du niveau scolaire et du niveau d'habileté

On constate par ailleurs que les élèves de 3e année émettent davantage de réponses axées sur les rapports entre la reconnaissance de mots et l'orthographe. De leur côté, les élèves du secondaire sont plus nombreux à déclarer que l'écriture de textes d'un genre tel que le conte (suite à l'étude des caractéristiques de ce genre) peut aider à comprendre d'autres textes du même genre. Ces différences entre les niveaux scolaires reflètent en partie les types d'apprentissages réalisés par les élèves (ou les éléments mis en évidence dans l'enseignement) aux diverses étapes de l'acquisition du langage écrit. Malgré ces différences, il faut noter que, dans l'ensemble, les points de vue des élèves sur les interactions lecture-écriture demeurent assez semblables d'un niveau scolaire à l'autre. Ce peu d'évolution dans les représentations pourrait s'expliquer par un manque d'articulation des activités de lecture et d'écriture en classe.

Il apparaît d'autre part que les élèves forts en compréhension et en production écrite identifient davantage d'effets bénéfiques réciproques de la lecture et de l'écriture que les élèves faibles. Les élèves habiles disent aussi observer plus fréquemment la façon dont les textes qu'ils lisent sont écrits (orthographe, vocabulaire, style) et donnent plus d'exemples d'éléments de leurs lectures dont ils s'inspirent pour écrire. Ces résultats tendent à confirmer l'existence d'un lien entre la conscience des interactions lecture-écriture et la réussite en français écrit.

Quelques pistes d'intervention

Compte tenu des résultats de cette étude, il nous apparaît important de sensibiliser les enseignants au fait que les discours qu'ils véhiculent de même que les types de tâches qu'ils proposent en classe peuvent influencer le développement des représentations des relations lecture-écriture chez leurs élèves, représentations qui à leur tour peuvent jouer un rôle dans l'apprentissage du français écrit. Selon nous, il ne suffit pas de dire aux élèves que lire peut les aider à écrire, en estimant que ces derniers vont naturellement établir des liens entre ces deux pratiques langagières, mais il importe au contraire de planifier des activités afin d'aider les apprenants à prendre conscience des éléments communs à la lecture et à l'écriture ainsi que des effets positifs qu'elles peuvent avoir l'une sur l'autre.

Ainsi, à partir de tâches incitant les élèves à rechercher et à exploiter les multiples liens entre la lecture et l'écriture (recours à la lecture pour trouver des solutions à certains problèmes d'écriture, analyse de textes en vue d'en dégager des critères pour rédiger, activités écrites de préparation à la lecture, prolongement des lectures par des activités d'écriture, etc.), il serait possible de mener des discussions de groupe au sujet des similarités entre ces deux pratiques langagières et de leurs influences mutuelles (Reuter, 1995; Shanahan, 1988). De telles discussions aideraient sûrement les enseignants à mieux cerner les représentations de leurs élèves tout en permettant aux apprenants d'enrichir leurs points de vue sur les interactions lecture-écriture.

 

Jacinthe Giguère a rédigé une thèse sur les relations entre la lecture et l'écriture.

Québécoise, elle effectue actuellement un stage postdoctoral à l'Université de Lille-3.

 

Références

Delforce, B. (1994). De l'expérience de lecteur à la compétence de scripteur d'écrits professionnels: obstacles et exigences, In Y. Reuter, éd., Les interactions lecture-écriture. Berne: Peter Lang, 319-349.

Reuter, Y. (1995). Les relations et les interactions lecture-écriture dans le champ didactique. Pratiques, no 86, 5-23.

Shahahan, T. (1988). The reading-writing relationship: seven instructional principles. The Reading Teacher, vol. 41, no 7, 636-648.

 

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